Ippon et yukodatotsu : réflexions de Inouė Yoshihiko sur l’esprit d’attaque et l’engagement au kendo

Les règles d’arbitrage du kendo contemporain définissent les conditions d’attribution d’un point. Le yukodatotsu (point valable) est déterminé en fonction de cinq critères : l’énergie (le kiai), la détermination, la posture, la qualité de l’impact (datotsubu, datotsubui) et la vigilance (zanshin). Cette définition objective du yukodatotsu rend possible la compétition. Pour autant, le yukodatsu n’a pas nécessairement les qualités d’un véritable ippon. Nous donnons ci-dessous la traduction de quelques réflexions de Inouė Yoshihiko sensei (8e dan hanshi, décédé en 2015) sur la distinction à faire entre le point valable (yukodatotsu) et un véritable ippon. Elles fournissent la matière d’une belle réflexion sur l’engagement et le sens du combat au kendo.

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Inoue sensei, 8e dan hanshi

« Aujourd’hui, le Budo tend à être assimilé à une pratique sportive, consistant à combattre en réalisant des techniques (waza), une simple épreuve sanctionnée par la victoire ou la défaite. De ce fait, le kendo peut être perçu comme un ensemble de normes exigées pour la réalisation de différentes techniques.

En réalité, la véritable victoire réside dans la capacité d’un combattant à dominer son adversaire par l’esprit, sans même avoir besoin d’échanger des coups. Gagner sans même combattre, gagner sans attaquer : c’est cela, la véritable victoire. Le problème est que cette manière de dominer, cette façon de gagner est impossible à évaluer pour un tiers. Il est très difficile de juger de la domination mentale.

Mais revenons à la technique (waza). On sait qu’il est très difficile de porter une attaque qui soit absolument parfaite. Par exemple, lorsqu’une attaque sur men est lancée, il est parfaitement possible qu’elle atteigne sa cible sans pour autant que l’exécution soit suffisante pour accorder le point. Dans ce cas,  le combat continue encore et encore. Pour évaluer la validité des attaques, il faut une norme, une grille d’évaluation qui détermine les critères exigés pour considérer qu’un point est valable (yukodatotsu).

Aujourd’hui, dans le Kendo, on ne sait plus faire la distinction entre un ippon (un point complet) et un yukodatotsu (un point valable). Le ippon est définitif ; le yukodatotsu, lui, signale seulement qu’un attaquant a exécuté convenablement une technique, mais celle-ci reste généralement critiquable.

Un véritable ippon, parfaitement exécuté, ne peut être obtenu qu’en se sacrifiant entièrement, en s’engageant totalement sans tenir compte du risque d’une éventuelle contre-attaque ; l’adversaire doit ressentir une attaque si sûre d’elle-même qu’elle est nécessairement vouée à la réussite.

Un yukodatotsu peut être porté sans prendre aucun risque, sans sacrifice de soi, et parfois même en se protégeant pour augmenter ses chances de réussite. Le ippon suppose, lui, un engagement définitif du combattant, comme si sa vie dépendait de cette action. Sans cette attitude, le véritable ippon ne peut être obtenu.

Ces réflexions nous conduisent à analyser la situation présente. Aujourd’hui, les notions de ippon et de yukodatotsu sont considérées comme équivalentes. On a remplacé le duel de sabre par une sorte de combat sportif. Il faut bien comprendre que la pratique actuelle du San Bon Shobu (match en trois points gagnants) ne sanctionne pas trois ippons, mais trois yukodatotsu. Les pratiquants en viennent à considérer qu’un yukodatotsu (c’est à dire un point valable, une technique exécutée à environ 80%) et un ippon (un point complet) sont strictement équivalents.

La règle qui consiste à comptabiliser les yukodatotsu engage les pratiquants à se protéger pendant le combat. ; ils développent ainsi des stratégies de victoire sans chercher à mettre en œuvre engagement total. Nous en sommes ainsi arrivés au point que le véritable ippon (lorsque l’adversaire sait au plus profond de son cœur qu’il a été touché par une attaque définitive) n’est souvent plus compris. C’est pourquoi il convient de réexaminer le véritable sens d’un ippon au kendo.

Voici ma conception de la différence entre un ippon et un yukodatotsu. Je terminerai en disant que, selon moi, l’évaluation du ippon dans les compétitions de judo est beaucoup plus satisfaisante que dans le kendo actuel : il n’y a pas de deuxième chance ; on ne peut pas revenir dans le combat après avoir reçu un ippon, un véritable point. »

Traduit de l’anglais par Rémi Jimenes, d’après un entretien vidéo accordé par Inouė Yoshihiko à Graham Sawyer président de la Fédération néo-zélandaise de Kendo.

On trouvera un article d’hommage à Inoue Sensei sur le lien suivant : Obituary : Inoue Yoshihiko-sensei – 1928-2015

L’entretien original est consultable  ici :

Cet article a 2 commentaires

  1. « il n’y a pas de deuxième chance ; on ne peut pas revenir dans le combat après avoir reçu un ippon, un véritable point. » Cette règle devrait être en vigueur dans les compétitions. On sortirait ainsi du Shinaïkiogi pour revenir au Kendo.
    Encore faudrait-il que les arbitres soient en mesure de juger un Ippon…

    1. ha ha ! 🙂

      Moi aussi j’aime bien l’idée d’une compétition en ippon-shobu. Mais je me demande si ça n’aurait pas l’effet néfaste d’encourager les kenshis à encore plus se protéger…

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